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Jehane Benoît, le célèbre cordon-bleu
Par Marie Desjardins
Jehane, comme Jehane d'Arc... Orthographe originale, augurant une destinée
à part. Jehane, née sous le signe du Bélier le 22 mars 1904, a été ainsi
baptisée par sa mère. Marie-Louise Cardinal, épouse de l'homme d'affaires
Alfred Patenaude, voue en effet un culte à la Pucelle, mais également à son
fils, Jehan, mort trop tôt. Ainsi, Jehane est l'une de ces enfants qui
«remplacent»... Elle en a hérité un tempérament quasiment masculin,
indépendant, volontaire et ambitieux. Élevée à Westmount dans un milieu
luxueux et protégé, instruite au couvent du Sacré-Coeur et fréquentant les
bonnes familles anglophones montréalaises, Jehane Patenaude n'a peur de
rien : elle évolue sur un chemin contraire aux attentes de sa mère, belle
femme désireuse de briller en société. La petite fille préfère de loin les
conversations avec son grand-père. L'homme lui enseigne à cueillir des
pommes et lui parle de ses importations de moutons, des Hampshire d'Écosse.
Des rêves se forment dans l'imagination de la petite - vergers et prairies,
textures et sonorités. Jehane aime également discuter avec les frères
Basil, des Grecs propriétaires d'une épicerie fine. Cette véritable caverne
d'Ali Baba est un lieu d'initiation, son premier contact avec l'Europe.
Solitaire, sinon sauvage, comme elle le précisera elle-même, Jehane préfère
la réflexion et la lecture aux mondanités de son élégante mère. Il est vrai
que ce n'est pas tant par ses atouts physiques que la jeune fille se
démarque, mais plutôt par un caractère vif, des reparties drôles et crues,
des goûts étranges pour les aliments, les odeurs et les saveurs. Si bien
que Jehane s'ennuie dans son milieu. L'idée d'être condamnée à embrasser le
rôle d'épouse et de mère ne lui plaît pas du tout. Elle veut poursuivre des
études supérieures mais, à l'époque, au Québec, cela relève pratiquement de
l'impossible. Cependant, sur le conseil de la mère supérieure du couvent du
Sacré-Coeur, Jehane parvient à étudier dans un pensionnat à Paris pendant
presque deux ans. À son retour à Montréal, malgré les aspirations de sa
mère, Jehane est bien résolue à ne pas se marier tout de suite. Paris,
qu'elle ne saurait oublier, l'attire encore : elle pourrait y étudier le
théâtre. Ne possède-t-elle pas la personnalité qu'il faut pour réussir dans
ce domaine? Là encore, au début des années 1920, il est hors de question
qu'une bourgeoise de 18 ans se lance dans un milieu aussi compromettant.
Mais Jehane la fonceuse a la tête dure et plus d'un tour dans son sac. Elle
obtiendra de son père, un gastronome, la permission d'aller étudier un
sujet fort convenable à la Sorbonne : la chimie alimentaire.
Enfin, le monde appartient à cette jeune fille au prénom de conquérante. À
Paris, Jehane ne fait pas qu'obtenir des notes brillantes. Entre un séjour
à Londres, où elle assiste à une conférence du grand chef Escoffier, et un
voyage d'études en Grèce, elle va à l'opéra, au cinéma, découvre le théâtre
de Sacha Guitry. Au hasard de ses promenades parisiennes, Jehane vit des
moments historiques. Elle voit Édith Piaf chanter dans des fonds de cour et
Colette, âgée, donner la première lecture publique de ses textes sur... les
fromages, les champignons et les vins. Jehane Benoît garda des impressions
très vives de la célèbre romancière: «Elle est arrivée sur scène avec un
gros sac en tapisserie, racontait-elle à une collaboratrice et amie, la
scénariste Georgette Duchaîne. Des chats en sortirent. Tandis qu'elle
lisait, Colette confectionnait des boulettes de pain et les lançait à
intervalles réguliers à ses "amours", sans toutefois leur jeter un
regard...» Durant ces années riches et décisives, Jehane s'initie aux
merveilles de la cuisine française, tout en apprenant que les bases
gastronomiques ont été établies par les Chinois. Elle travaille en étroite
collaboration avec Édouard de Pomiane-Pozerski, auteur du livre clé de la
gastronomie, Bien manger pour bien vivre, dont elle s'inspirera pour
élaborer ses propres ouvrages.
De retour au Québec en 1925, Jehane Patenaude, diplômée de la Sorbonne,
déçoit définitivement sa mère. Elle ne sera pas une épouse modèle voguant
de dîner en séance de bénévolat, mais elle ouvrira la première école de
cuisine laïque au Québec, alors que les religieuses y monopolisent
l'enseignement des arts ménagers. La partie n'est pas facile. Une jeune
femme refusant le mariage pour se lancer sur le marché du travail et
prétendre mener une carrière, voilà qui est ni plus ni moins un ratage pour
une famille. Mais Jehane est intègre, passionnée par l'étude et par
l'action. Puis elle croit profondément à l'amour. Un jour, son prince
viendra... Cependant, pour échapper à l'emprise maternelle, le mariage est
une porte de sortie alléchante. Si telle est la voie que Jehane doit
prendre pour accomplir son oeuvre, elle l'empruntera. Elle épouse par
conséquent Carl Zimmerman et aura avec lui une fille, Monique.
Rue Sherbrooke, Jehane Patenaude ouvre son école, «Au Fumet de la Vieille
France», puis installe le premier salad bar. Cette créatrice d'avant-garde
ne cesse d'approfondir ses connaissances en gastronomie. Sa bibliothèque
regorge de livres sur l'art culinaire. Sa cuisine prend peu à peu l'allure
d'un musée, s'enrichissant chaque jour d'un nouvel instrument - poêle,
épluche-légumes ou robot. Jehane est fascinée tant par la technique que par
l'aliment lui-même. Pour atteindre de vrais résultats, il s'agit,
insiste-t-elle, de composer avec les primeurs du terroir. Jehane accorde
une importance égale à la teneur en eau d'un pleurote, à l'effet d'un four
de tel type sur une tarte aux fraises ou, encore, du poids d'un couteau sur
une julienne. Elle se penche avec le même enthousiasme sur les aspects
infinis de sa science, à l'image d'une Marie Curie s'activant dans son
laboratoire jusqu'à l'aube. Pour Jehane, les multiples ramifications de la
cuisine sont autant de mystères qu'il faut percer et comprendre pour
atteindre le véritable art culinaire.
Jehane ne s'est, semble-t-il, jamais «cherchée». Bien au contraire, c'est
une femme solide, bien enracinée, étonnamment calme, comme si une sorte de
sagesse l'habitait - un savoir intuitif de la route à suivre. En colère ou
contrariée, elle se montre redoutable car elle a un côté intraitable,
perfectionniste, à la mesure de son désir. Elle ne supporte pas la
mollesse, l'indécision, les futilités. Ces traits sont essentiels, en ce
temps et étant donné son sexe, pour diriger son entreprise sans jamais
perdre les pédales. Au début des années 1950, lorsqu'elle entreprend la
rédaction de ses livres de recettes (nombreux, publiés en français et en
anglais, ceux-ci traitent tous les sujets culinaires depuis l'aliment, sa
chimie, son histoire et son usage, jusqu'aux méthodes de cuisson, aux
mélanges et aux instruments), Jehane travaille systématiquement, avec
tranquillité et assurance. Elle adopte un langage simple et chaleureux,
comme si elle parlait à une amie. Celui-ci fera son succès auprès des
médias, mais surtout lui vaudra d'attirer l'attention d'entreprises pour
lesquelles elle représentera une garantie de succès. Ainsi Jehane Benoît
signe des livres pour les fabricants de la bière Dow ou du riz Dainty,
travaille en étroite collaboration avec les supermarchés Steinberg et, à 70
ans passés, contribuera à promouvoir la technologie du four à micro-ondes
tout en aidant, par ses connaissances, la compagnie Panasonic à raffiner
ses produits.
Bien qu'ardente, Jehane fait preuve de la même sérénité en ce qui concerne
sa vie sentimentale. Elle n'est pas du genre à supporter une union
misérable. Aussi quitte-t-elle Zimmerman sans fracas, et confiera ne
pouvoir être heureuse qu'avec un homme qu'elle admire. Enjouée, impétueuse
et directe, Jehane possède aussi d'autres qualités, telle la patience, peu
commune chez les pionniers et les visionnaires de sa trempe. Ainsi,
lorsqu'elle fait enfin la connaissance de son âme soeur, elle approche de
la quarantaine. Étudiant aux Hautes Études commerciales, Bernard Benoît a
13 ans de moins qu'elle. Il est non seulement jeune et intelligent, mais
fort bel homme avec son visage anguleux, ses yeux clairs et ses lèvres
pulpeuses. La vitalité et la fraîcheur de Jehane le fascinent. Malgré ses
accomplissements, elle a su demeurer humble et sans prétention, garder son
franc-parler empreint de finesse et d'humour. Profondément heureuse de cet
amour - un vrai miracle -, Jehane doit toutefois mettre une nouvelle fois
sa patience à l'épreuve lorsque la Deuxième Guerre mondiale sépare le
couple pendant cinq ans.
Dans la vie de Jehane Benoît, les épreuves surviennent sans toutefois
ébranler les valeurs sûres: travail, habitudes saines et confort. Au cours
de plus de 40 années de vie commune avec Bernard (qu'elle épouse en 1964 à
la mort de son premier mari), Jehane met ses forces au service d'une
existence constructive et paisible. Soutenue dans toutes ses entreprises
par ce fin administrateur, elle n'en travaille que plus et que mieux,
rédigeant, par exemple, les milliers de pages de son encyclopédie qui sera
vendue à plus d'un million et demi d'exemplaires. Ses efforts, son talent
et sa persévérance sans faille ont été largement récompensés. Jehane Benoît
est devenue une vedette. Quelques années plus tôt, elle s'est établie à la
campagne. Le rêve s'est concrétisé en 1956 à Sutton, dans les
Cantons-de-l'Est, lorsque les Benoît ont acquis une très grande ferme
pouvant abriter une cuisine fabuleusement équipée, une école, des
entrepôts, des hangars et une boutique. Les Benoît y élèvent aussi des
moutons Hampshire qui inspirent à la célèbre cordon-bleu diverses recettes
de gigot. À la ferme Noirmouton, l'historienne de la gastronomie est au
paradis.
Jusqu'en novembre 1985, moment où elle sera emportée par une crise
cardiaque, Jehane Benoît travaille sans relâche, pour l'amour de l'art et
du métier. Sa fille Monique, qui a épousé le berger de la ferme voisine,
l'aura secondée jusqu'à ce qu'elle-même meure en 1980. Ses petits-enfants
lui sont très attachés. Cette famille que Jehane côtoie pendant de longues
années de labeur et de bon temps l'aide à traverser l'un des plus durs
moments de son existence, lorsque Bernard la délaisse pour vivre une
relation extraconjugale dont naîtra un enfant. Au demeurant, Jehane a
toujours résolu les problèmes les uns après les autres, au même rythme
posé. La gastronome a du sang chinois dans l'âme, ou une indulgence
profondément chrétienne. N'a-t-elle pas toujours aimé Bernard, cet homme si
longtemps attendu? Si elle ne semble pas s'être souciée des 13 années qui
les séparent, elle a toujours agi en en tenant compte. Par conséquent,
c'est avec amour et respect qu'elle le retrouve et qu'elle accueille son
enfant à Sutton.
Figure de proue, Jehane Benoît a mené son navire de main de maître tout au
long de son existence, montrant une affirmation d'esprit rare pour son
époque. Sa nature entière a servi au mieux ses dons de communicatrice. Elle
a donné à son pays ses lettres de noblesse culinaires, par son écriture,
mais également par sa recherche authentique, au même titre qu'un chimiste
ou qu'un ingénieur. Malgré cette oeuvre hors du commun, aucune volonté de
poursuivre l'entreprise de Jehane Benoît ne s'est manifestée. Quelque temps
après sa mort, et après la vente de Noirmouton, ses effets personnels,
parmi lesquels des tableaux de Dallaire, des livres de prix et, bien
entendu, des spécimens rares de batterie de cuisine ont été mis en vente à
la Maison des Encans. Étrange conclusion à cette vie singulière. Comme si
le passage de Jehane Benoît évoquait un somptueux repas à quelque table
royale dont il ne reste plus, le lendemain, qu'un doux souvenir. À moins
que nos nombreux chefs d'aujourd'hui ne lui doivent une fière chandelle...
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